janvier 28th, 2010
« …et quand ils sont dans son dos, elle conserve un port de reine pour ne pas les emmêler ».
Voilà la fin du carnet bleu.
Commencé il y a deux ans. Écrit en bleu, rouge, noir. Couvert d’une écriture de mouche, presque illisible. Le fameux carnet bleu. La liberté d’y écrire ce que l’on veut, sans le jugement du regard d’autrui. La liberté d’y être soi, sans faire le spectacle autour. Voilà la dernière phrase qui n’arrive qu’au tiers du carnet. Du mini livre loin d’être terminé. Les nombreuses petites pages blanches suivantes, brillantes, immaculées, si nombreuses invitent à écrire la suite. Si suite il y a. Mais depuis quelques mois, je n’écris plus vraiment à la main, voire même plus beaucoup. Dans les stylos, il y a quelque chose qui me rebute et surtout, qui freine ma pensée. Qui ne va pas assez vite. Les limites du poignet quand les doigts courent sur le clavier. Ca ne me correspond pas. Quand t’écris à la main, t’as tendance à te laisser hypnotiser par les signes que tu traces et tu perds l’important, c’est-à-dire ce que tu dis. Et puis, écrire à la main, sur un cahier, sur un joli carnet, sur quelque chose de ce genre, ça fait très adolescente attardée en train de raconter sa vie sur son journal intime. Et j’ai passé ce stade. Je crois.
Dans cette fameuse dernière phrase, je parlais d’une fille, d’une semi inconnue que je voyais tous les jours à la BU. Très grande, très mince, elle avait de très longs cheveux filasses dont elle semblait très fière. Elle déambulait souvent dans l’immense salle, slalomant entre les chaises, les tables, les gens. Elle trainait souvent avec le même garçon, un brun à lunettes (pas très beau) qui passait son temps à renifler, hiver comme été. Il avait l’air sérieux, intelligent et de ce fait, légèrement coincé. Dans cette salle, il y avait aussi le petit chinois, toujours collé à son ordi portable, qui était capable de bosser toute la journée en faisant seulement une petite pause le temps de midi. Les jours où j’étais là aussi, systématiquement, il arrivait avant moi et partait après. Il y avait ces filles voilées des pieds à la tête, nos deux fantômes noirs, qui erraient parmi les livres. Le monsieur qui sentait la transpiration dès huit heures du matin et qui passait son temps à reluquer la poitrine des filles. Tout ça…L’été, la pseudo clim nous soufflait dans le visage. L’hiver, une salle sur deux était surchauffée. Les journées étaient longues et le soir, même si je tentais de sortir au moins deux fois par semaine, je regagnais bien souvent mon petit appartement sous les toits, fatiguée d’avoir tenté toute la journée d’écrire un mémoire inutile. C’était mon décor habituel, ma seconde maison dans laquelle je me sentirais à nouveau étrangère aujourd’hui.
Des gens, à l’époque, j’en croisais tous les jours, mais en fait, je ne rencontrais pas grand monde finalement. Je rencontrais des corps. Des têtes, des voix, des voies, des matières et puis c’est tout. Les uns pour les autres, nous n’étions que ça. Pas plus que ça. Des têtes, ce genre de personnes qu’on connaît « de vue » ou avec qui on avait parlé une ou deux fois, par hasard. On se connaissait tous vaguement sans savoir nos prénoms respectifs. Je pense que si nous nous étions rencontrés dans un autre contexte, on se serait évités de peur de n’avoir rien à nous dire. Au bout de quelques mois seulement, les visages de ces personnes s’effacent déjà dans ma mémoire. Ils n’auront été pour moi qu’un passe temps pendant une pause. Et à ce jour, je doute fort que mon souvenir erre encore dans leurs esprits.
J’ai toujours été fascinée par ces gens qui passent dans nos vies sans laisser de traces, ou à peine, moi qui ne conçoit pas les rencontres éphémères autrement qu’une base pour en faire quelque chose de plus consistant. Se faire des amis, pourtant, c’est de plus en plus difficile, surtout quand on conserve une réserve de départ, comme moi. J’ai parfois l’impression que le monde est fait pour les gens expansifs, entreprenants, extravagants. A côté de ces énergumènes, les autres paraissent fades et ternes, tout simplement parce qu’il faudrait plus de temps pour découvrir tout l’intérêt qu’ils peuvent avoir. Il faudrait plus de temps, ouais. Le souci c’est que personne n’en a pour personne, du temps.